Saturday, January 16, 2010

Lettre 30: (French) Pourquoi, si les Arméniens sont des gens intelligents, n'arrivent-ils pas à développer leur pays






Yeghegnadzor, dimanche, 13 septembre 2009


Une amie Belge qui réside en Suisse et qui comme moi aime habiter la montagne vient de me poser les deux questions suivantes, à la suite de sa visite en Arménie :

Je serais curieuse de savoir ce que vous répondriez à 2 questions qu'on m'a posé :
1) Pourquoi, si les Arméniens sont des gens intelligents, n'arrivent-ils à développer leur pays?

Réponse rapide : Parce qu’il est difficile de développer en vitesse un pays enclavé, en conflit avec deux des pays qui l’enclavent.

Mais avant de répondre en détail, j’avoue me sentir mal à l’aise pour répondre à cette première question, car avec le ‘si’ elle semble donner l’impression que les Arméniens ‘prétendent’ être ‘intelligents’.

J’aimerais tout de suite écarter cette hypothèse en vous offrant pour commencer une traduction de quelques vers du poème de Parouyr Sevak (assassiné par le KGB en 1971 sur la route que vous avez prise pour venir chez nous – vous auriez remarqué une stèle en granit noir en photo ci-dessous). Il avait récité ce poème pour la première fois le 24 avril 1965 lors de la commémoration spontanée du 50ième anniversaire du Génocide des arméniens à Yerevan :


Nous sommes peu nombreux, mais on nous nomme: Arméniens


Bien qu'en petit nombre on nous dit Arméniens,
Supérieurs à personne, certes nous le savons bien,
….
Simplement, nous savons, bâtisseurs exemplaires,
Creuser de nos rochers palais et monastères,
Et finement sculpter des poissons de nos pierres,
Et modeler l'argile en images humaines,
Pour instruire, élever et dans tous les domaines,
Au beau,
Au bon,
Au sublime,
Au bien.

Bien qu'en petit nombre, on nous dit arméniens,
Supérieurs à personne, certes nous le savons bien,
Simplement, nous avions un destin différent.
Simplement, tel un fleuve a coulé notre sang,
Simplement au cours de notre vie séculaire,
Quand nous étions nombreux sur notre terre,
Et à nouveau, debout et dans la liberté,
Jamais une nation par nous fût maltraitée,
Ni de nos bras frappée, ni jamais asservie,
Des siècles ont passé, des siècles ont suivi,
D'aucun peuple jamais nous ne fûmes tyrans.
Et si nous capturions, ce n'est qu'en attirant,
Subjuguant librement par notre seul regard,
Et si victorieux flottèrent nos étendards,
C'est grâce à nos soldats, à nos propres armées.
Et si nous dominions, nos yeux seuls ont charmé.
Et si jamais nous fûmes d'impérieux vainqueurs,
C'est seulement par nos dons, par l'esprit, par le cœur

Nous sommes peu, il est vrai, mais nous sommes arméniens
Et d'être en petit nombre ne nous accable en rien,
Car il vaut beaucoup mieux n'être multitude
Que par la quantité réduire en servitude,
Car il faut préférer la qualité au nombre,
Qui souvent rend les peuples odieux dominateurs.
Et nous préférons la qualité au nombre
Et ne pas devenir bourreaux persécuteurs.

Certes, nous ne sommes supérieurs à personne.
Mais savons aussi que pour le monde entier,
Nous sommes arméniens, c'est ainsi qu'on nous nomme.
Cela ne doit-il pas nous emplir de fierté ?
Nous sommes,
Nous serons
Et plus encore,
Nous nous épanouirons.
Maintenant pour répondre à votre question : Il est inexact de postuler que les Arméniens ‘n’arrivent pas à développer leur pays’. Si vous observez le taux de croissance annuel à double chiffre que l’Arménie accuse depuis 10 ans, vous devrez vous rendre à l’évidence que l’Arménie se développe rapidement. Si, comme moi, vous reveniez chaque année, vous ne pourriez pas ne pas remarquer les améliorations d’une année à l’autre. Il est vrai cependant que l’Arménie se situe aujourd’hui économiquement parmi les pays du tiers monde. Après avoir fait partie du ‘second monde’ pendant 70 ans, il est dur pour nous d’avoir reculé ainsi. Nous aspirons tous à vivre en paix et avoir un niveau de vie semblable à celui de la Suisse, pays que nous envions et de qui nous avons beaucoup de choses à apprendre : Nous sommes enclavés comme la Suisse et devrions trouver le moyen de collaborer avec nos voisins (bien que deux d’entre eux nous soient ouvertement belliqueux).
L’Arménie était la République Soviétique la plus densément peuplée et industrialisée (per capita). Lorsque le système (économiquement intégré) soviétique s’est écroulé, presque toutes ces industries ont périclité et nous avons vécu un taux de chômage des plus élevés au monde. Nous sommes donc devenus des exportateurs de main-d’œuvre. Heureusement ou malheureusement, l’Arménie vit actuellement surtout de ces rémittences envoyées par la main-d’œuvre expatriée. Ce phénomène est en même temps un avantage et un frein au développement rationnel de l’Arménie.

Et 2) Les gens disent : pourquoi la diaspora envoie-t-elle de l'argent au lieu de développer elle-même des projets rentables sur place ? S'appuyant sur le proverbe: "Il vaut mieux apprendre à quelqu'un à pêcher que de lui donner du poisson".Il faudrait distinguer deux diasporas : La main-d’œuvre émigrée (temporaire) qui envoie des rémittences, car sans elles, leur familles crèveraient de faim étant donné que la sécurité sociale est très pauvre en Arménie, et la diaspora établie dans différents pays d’Europe depuis le début du 20ième siècle. Cette dernière s’est en effet cotisée pour envoyer des fonds pour aider les familles arméniennes à se nourrir, se loger et s’habiller. Plusieurs bienfaiteurs et groupements de bienfaisance ont beaucoup aidé. Nous avons aussi bénéficié de la générosité d’organismes de bienfaisance non-Arméniens et nous en sommes très reconnaissant. Plusieurs de ses organismes de bienfaisance axent maintenant leur optique sur le développement de l’infrastructure et la création de projets rentables (par exemple : la production d’électricité par des petites centrales hydro-électrique; la recherche sur les énergies alternatives, etc..). Plusieurs entrepreneurs diasporans ont investi en Arménie dans les domaines de la production de conserves de fruits, légumes et miel pour la consommation locale et l’exportation; l’orfèvrerie, la taille de diamants, l’informatique, l’infrastructure hôtelières pour encourager le tourisme, etc… Mais il n’y en a pas assez pour remplacer une base industrielle massive qui existait en période Soviétique. Nous savons pêcher, mais il n’y a simplement pas assez de poissons dans notre coin. Nous continuons cependant à œuvrer dans ce sens. Je ne cesse personnellement d’établir des contacts et de lancer des hameçons là où je peux pour inviter des touristes, attirer des investisseurs et des acheteurs de nos produits, et je continuerais. Et avec la bienveillance de beaucoup de personnes généreuses comme toi,
Nous serons
Et plus encore,
Nous nous épanouirons. Je n’en doute pas.


Antoine S. Terjanian
J’y suis allé pour déplacer les montagnes
Pour lire mes lettres d’Arménie, cliquez sur http://lettersfromArmenia.blogspot.com

Letter 29: The Neighbour’s Family

Sunday, June-28-09
When we first bought our house in 2003, one neighbour, in his early fifties, did not seem too happy to have us as his new neighbours. He had been using the abandoned house to store his beehives in the winter and he guarded the orchard like his own.
Their house was down the hill from us. His eldest daughter, Armenouhi, had married Tigran and moved to Aghavnadzor, the village on the mountain across from us on the west side of the old Silk Road. His son Armen had just married Lusineh, from Mozrov, another village that we can also see from our house, which is very close to the Nakhijevan border. They had a new-born baby and lived with the parents, together with a younger daughter, Hamovik, who was finishing high school.
At the time, our neighbour had offered to do all the work to finish our house, but when we visited his house and saw the poor state of repair and finishing, we diplomatically declined. I learned at the time from his wife, Nshkhar, that some “diasporan benefactor” had loaned (through a local bank) a group of women money to buy a mother sow to produce piglets. The sow had died and Nshkhar and the other women were stuck with the debt. Nshkhar asked me if she really had to pay the debt, given that it was from a benefactor. Needless to say that they struggled with that debt and paid interest on it. At that time, I took everything I was told with a grain of salt, having heard so many stories and warnings about lending people money. But when Our neighbour asked for funds to pay for Hamovik’s university tuition, promising to return the money in three months, I gave it to him, no receipt, no promissory note, just a gentlemen’s agreement. He paid me back three years later by building and finishing our wood floor, and what a superb job that was!

Our neighbour is a ‘character’. At first, he could not understand why we would not tolerate anyone smoking in our house. I have noticed recently, however, that now he does not smoke in his own house. Our neighbour is also a great craftsman. There isn’t a thing that we brought from Canada that broke that he couldn’t figure out and fix, better than before. It was the same with Armen. I was told by his former teachers that he had been a very poor student at school. (His parents blamed it on a head concussion he had in an accident a few years back, when he was hit by a speeding vehicle on the Silk Road while herding the neighbourhood flock. But I slowly realized he had a knack for figuring out how mechanical things fit together. He and his father took apart anything from water pumps to automatic door hinges to fancy flush toilets and installed them for us, although they had none of these gadgets themselves. For example, when we broke our flimsy spring-loaded shower-curtain rod, we bought a new one and broke it again. Armen fixed them both five years ago and they are still up.

Lusineh, Armen’s young spouse, is to me the ideal Armenian wife. She looks after her children with devotion, is always welcoming with a lovely smile, and works side by side with her mother in law and the rest of the family.

Then there’s Hamovik. Now 25, still single, she’s bubbly and beautiful like a rising sun. She’s the one they sent to university in Yerevan and went into debt for. Some anonymous Ottawa benefactors had given us money to help Armenia and we used some of it to provide her with a partial scholarship to cover her tuition during the last two of her four years. She studied economics and bank management and graduated two years ago, but the only job she could find was night cashier in one of those supermarkets in Yerevan. She could hardly make ends meet working 48 hours over a seven-day-week. She is now back in Yeghegnadzor and was able to find a job as a Manager in the University’s new Youth Centre. It pays less than in Yerevan, but at least she lives at home and has no high rent to pay. Hamovik is the one who convinced me, when we first arrived, that the mountain we saw from our living room window was actually Ararat (Masis). She took me to a different spot a few hundred meters away from where one could clearly see Sis in addition to Masis.

Despite their skills and some loans, our neighbour and his son Armen could not make ends meet in Yeghegnadzor, and I can testify that they worked day and night. I would wake-up sometimes at three in the morning and, while taking a short walk outside, I could see their basement workshop light on and hear their wood-working machines running. In 2006, Armen was called to work for a contractor in Ukraine. I gave him a warm jacket for the winter and off he went. A few months later we realised that he had been led astray, the job he was offered had not materialised and although he worked at odd repair jobs on the side and was too proud to return broke, his parents had to ultimately go into more debt for his ticket back. Yet, he went again last year, this time with his father, to Yakutia, in Arctic Russia. Apparently they were more successful this time, and although they had to return because our neighbour’s stomach ulcer acted up, they had managed to earn a few hundred dollars more than they had invested to go to Yakutia.

If you ever think that it is Western Armenian Diaspora money that keeps Armenia afloat, think again. It is people like our neighbour and his son who go regularly to slave in Russia and send remittances home. Sometimes, some of these migrant workers give up on Armenia and marry a Russian girl and never return. But most of those I know return home to their families.

With the money they made in Yakutia, this family’s males were able to pay off some of their debts and buy a second cow for their family. (Armen keeps telling me he will pay back the Principessa&General Fund loan… I am still waiting).
With the two cows now, next time you visit us, we will never run out of fresh milk, madsoun (Armenian delicious yogurt), butter or cheese. You should taste the freshness of the “alani panir” that I buy from Nshkhar regularly. It is like fresh ‘bocconcinis’. I have it with mountain honey in the morning for breakfast, and I put it with several of my tomato-based salads that have some of the subtle aromas of the Kanachis, the mixed fresh green herbs that are always present on Armenian tables.
It was when I wanted to see for myself the hygienic conditions under which the cheese from unpasteurised milk that I ate everyday was produced, that I realised that Nshkhar could not use the extra whey and was giving it away. She told me, had she owned a sow, she could feed the whey to it.

I had just heard from a benefactor couple in Toronto that they wanted their fund to be used for helping women entrepreneurs. So I helped Nshkhar prepare a business plan and the following picture is “worth a thousand words”. Except that I had to delete it, to protect these peoples' identity.
Photo of: Nshkhar, the sow, Lusineh and Armen (deleted)
(The names in this story have been altered to protect their identity and respect their privacy)
April 23, 2010: There is however a happy epilogue to this story. The sow in the photo that I deleted has reproduced and is living happily with the piglets, looking at Ararat. Here is their photo, also worth a 1000 words:



Antoine S. Terjanian
Went there to attract rainbows
to read all my letters from Armenia, open http://lettersfromArmenia.blogspot.com

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