Wednesday, November 21, 2007

Letter 25 : That stubborn pain, the pain of hope!

Yeghegnadzor, Monday, November 12, 2007



Here, on the steep slopes of our mountains, there is no time for life (Kyanqi hamar zhamanaq ch’ka). We do, like those who rise towards God: We forget pain! That stubborn pain, the pain of hope!



Onnik is the man in his seventies who lives on 5 Khachatryan st., the other end of our street. He welcomed us so kindly when we first moved in that I thought I would ask him for advice on where to acquire the goods and services we needed locally. I called several times the number he had given us; no one answered. Then I saw him on the street and asked if I had taken-down his number wrong. He said no, you have the correct number, it is just that they have cut my phone line (for non-payment - 900 drams). So I asked him if perhaps his wife would be willing to wash our laundry, since city water rarely reached our house at the time (because of our altitude). He checked with her and we started taking our laundry there and his phone line started working.



Onnik is an agricultural economist who had a relatively important position in Soviet times. His family came from Karagloukh, a village on the Silk Road, up in the mountains just before you reach the Selim caravanserail which was built in the 13th century by the Orbelyan princes. “Kara Gloukh” means “Stone Head”, not because these villagers are stubborn, I am told, but because of a big rock in the form of a head marking the entrance to the village. If they were all like Onnik, they should have called the village “Voske Sirt”, for Onnik has a heart of gold.

He used to visit me regularly when he knew I was alone and he recited Parouyr Sevak poetry for me, he explained to me the nuances and the different versions of the same poems published in Soviet times, some by the underground press.

He liked to indulge in a bit of oghi and used to smoke. When he noticed our non-smoking sign, he stopped smoking all-together. He ran to our house whenever it looked like we might be needing help or some vegetables from their garden. I always slipped him a banknote or two; then when he noticed that we liked our privacy, he always called first. Onnik complained about his eyes, so I helped him establish contact with some generous Americans who had come to visit us (the Eyecare Project and VOSH). They offered him free eye care and surgery.

Whenever we had visitors, we suggested they have a family meal at Onnik’s instead of going to a restaurant, it helped the local economy and it gave our visitors an opportunity to visit an Armenian village home and experience their hospitality. It is a win/win deal.



On their living room wall they used to have a framed photo of his older brother who died in 1944, in the “Hayrenakan Paterazm” (Patriotic War), just before his battalion reached Berlin. When I came to Yeghegnadzor last March, the photo inside the frame had been replaced by Onnik’s son, the one who lived and worked in Leningrad and used to send him some $ 100 per month. He had died in January in a car accident there and Onnik borrowed the money to go and burry him, in Leningrad; yes, they still call it by the old name here.

Last week he called me late at night. He wanted to borrow some money in a hurry to get his second son, Azat, out of the morgue so he could bury him. They had not seen him for a couple of days, they found him after breaking down the door of his house, where he lived alone.

I had seen Azat a few times at Onnik’s house, on the street, and even once lying on the sidewalk, dead-drunk (a sight you rarely find in Armenia). For some reason I never felt any sympathy for him. I thought there are enough people looking for work here, why would I encourage a drunken tramp. I never offered him work, nor did I ever invite him to our house. But I felt sorry for him this spring when I saw him limping badly. I was told his foot had frozen this winter and they had to amputate his toes. What a difference I thought between Onnik and him, how could they be related?

At the funeral I learned who Azad was. He was a brilliant child and student who graduated with honours from Yerevan’s Polyteknik Institute. He got married, built a beautiful house and had three daughters. Then came independence, the Karabagh war and unemployment. He went to Moscow and worked at anything he could find to send money for his wife and kids. He was one of those Armenians who were badly beaten in the Moscow metro by neo-fascist skinheads. He was lucky he did not die, although in retrospect, perhaps Azat died then. When he returned home, his wife was having an affair. He took to the bottle.



Yes, we forgot pain, that stubborn pain of hope!





Antoine S. Terjanian



Went there to move mountains

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Friday, November 16, 2007

Lettre 25: (French) Ce mal tenace, le mal de l'espoir

Yeghegnadzor, lundi, 12 novembre 2007



Ici, aux pentes raides de nos montagnes, pas de temps pour la vie (Kyanqi hamar zhamanaq ch’ka). Nous faisons comme ceux qui s’élèvent vers Dieu : Nous oublions la douleur! Ce mal tenace, le mal de l’espoir!



Onnik est le septuagénaire qui habite au 5, rue Khachatryan, à l’autre bout de notre rue. Il nous avait accueilli si gentiment quand nous avions emménagé que j’avais pensé lui demander conseil pour savoir où acquérir les biens et services dont nous aurions besoin, localement. J’ai composé plusieurs fois le numéro de téléphone qu’il nous avait donné, personne ne répondait. Je l’ai alors croisé dans la rue et lui ai demandé de vérifier si j’avais mal copié son numéro. Non, me dit-il, vous avez le bon numéro, ils m’ont coupé la ligne (pour non-paiement des frais – 900 drams). Je lui ai alors demandé si sa femme pourrait faire notre lessive, puisque l’eau courante atteignait rarement notre maison (à cause de son altitude). La réponse positive de sa femme vint sans tarder. Nous avons amené notre lessive chez eux et leur téléphone se remit à fonctionner.



Onnik est un économiste agricole qui occupait un poste relativement important en période Soviétique. Sa famille est originaire de Karagloukh, un village sur la Route de la Soie, dans les montagnes, juste avant le fameux caravansérail Sélim, bâti au 13e siècle par les princes Orbélyan. ‘Kara Gloukh’ signifie ‘Tête de Pierre’, non pas parce que ses villageois sont têtus, m’ont-il-dit, mais à cause du gros rocher en forme de tête qui surplombe l’entrée du village. S’ils étaient tous comme Onnik, ils auraient pu appeler le village ‘Voske Sirt’ car Onnik a un cœur en or. Il venait me visiter régulièrement quand il savait que j’étais seul et me récitait la poésie de Parouyr Sevak. Il m’expliquait les nuances et les différentes versions du même poème publiées sous les soviétiques, parfois par la presse clandestine. Il aimait bien prendre un coup d’oghi et fumait beaucoup. Il arrêta de fumer complètement quand il nous a vu afficher notre interdiction de fumer. Il accourait chez nous chaque fois qu’il paraissait que nous aurions besoin d’aide ou de légumes de son jardin. Je lui ai à chaque fois glissé un petit billet; puis, quand il a compris que nous n’aimions pas trop être dérangés, il nous a toujours téléphoné avant de venir.


Chaque fois que nous avions des visiteurs, nous leur suggérions de prendre un repas ‘en famille’ chez Onnik, au lieu d’aller au restaurant. Ceci aide l’économie locale et permet au touriste un contact privilégié avec nos gens et leur hospitalité.



Dans la salle de famille où nous prenions nos repas, on voyait dans son cadre en bois, la photo de son frère aîné, mort en 1944, dans la “Hayrenakan Paterazm” (Guerre pour la Patrie), juste avant que son bataillon n’atteigne Berlin. Quand je suis retourné à Yeghegnadzor ce printemps, la photo à l’intérieur du cadre avait été remplacée par un autre jeune homme, le fils d’Onnik, celui qui travaillait à Leningrad et lui envoyait 100 $ par mois. Il avait été tué là-bas en janvier dans un accident de voiture. Onnik avait emprunté des sous pour aller l’enterrer, à Leningrad, oui, on l’appelle toujours du même nom ici.



La semaine passée Onnik m’appela tard le soir. Il voulait emprunter vite de l’argent pour sortir son second fils, Azat, de la morgue, pour l’enterrer. Ils ne l’avaient pas vu pour 2 jours. Ils l’avaient trouvé mort après avoir défoncé la porte de sa maison, où il vivait seul.


J’avais aperçu Azat quelquefois à la maison d’Onnik, je l’avais croisé dans la rue, et même trouvé couché sur le trottoir, ivre-mort (ce qui n’est pas commun du tout en Arménie). Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais eu de sympathie pour lui. Je pensais : Il y a tellement d’autres personnes qui nous supplient pour du boulot, pourquoi encourager un clochard? Je ne lui ai jamais proposé du travail et ne l’ai jamais invité chez nous. J’ai cependant eu pitié quand je l’ai vu boiter misérablement ce printemps. On m’a dit que son pied avait gelé en hivers et qu’on a dû lui amputer les orteils.


Je me disais : Quelle différence entre Onnik et lui? Comment peut-il être son fils?



J’ai su qui Azat était, à ses funérailles.


Il avait été un enfant prodige, un étudiant brillant, premier de sa promotion à l’Institut Polytechnique d’Erevan. Il s’est marié, construisit une belle maison et eu trois filles. Puis vint l’Indépendance, l’écroulement de l’Union Soviétique, la guerre du Karabagh et le chômage. Il partit pour Moscou où il fit n’importe quoi pour envoyer des sous à sa femme et enfants restés en Arménie. Il fût l’un de ces Arméniens qui furent sauvagement battus dans le métro de Moscou par des néo-fascistes au crâne rasé. Heureusement, il eu la vie sauve; mais rétrospectivement, Azat était peut-être déjà mort ce jour là. Quand il rentra en Arménie, sa femme avait pris un amant. Il prit la bouteille.



Oui, nous oublions la douleur, ce mal tenace de l’espoir!



Antoine S. Terjanian


J’y suis allé pour déplacer les montagnes


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