Friday, November 16, 2007

Lettre 25: (French) Ce mal tenace, le mal de l'espoir

Yeghegnadzor, lundi, 12 novembre 2007



Ici, aux pentes raides de nos montagnes, pas de temps pour la vie (Kyanqi hamar zhamanaq ch’ka). Nous faisons comme ceux qui s’élèvent vers Dieu : Nous oublions la douleur! Ce mal tenace, le mal de l’espoir!



Onnik est le septuagénaire qui habite au 5, rue Khachatryan, à l’autre bout de notre rue. Il nous avait accueilli si gentiment quand nous avions emménagé que j’avais pensé lui demander conseil pour savoir où acquérir les biens et services dont nous aurions besoin, localement. J’ai composé plusieurs fois le numéro de téléphone qu’il nous avait donné, personne ne répondait. Je l’ai alors croisé dans la rue et lui ai demandé de vérifier si j’avais mal copié son numéro. Non, me dit-il, vous avez le bon numéro, ils m’ont coupé la ligne (pour non-paiement des frais – 900 drams). Je lui ai alors demandé si sa femme pourrait faire notre lessive, puisque l’eau courante atteignait rarement notre maison (à cause de son altitude). La réponse positive de sa femme vint sans tarder. Nous avons amené notre lessive chez eux et leur téléphone se remit à fonctionner.



Onnik est un économiste agricole qui occupait un poste relativement important en période Soviétique. Sa famille est originaire de Karagloukh, un village sur la Route de la Soie, dans les montagnes, juste avant le fameux caravansérail Sélim, bâti au 13e siècle par les princes Orbélyan. ‘Kara Gloukh’ signifie ‘Tête de Pierre’, non pas parce que ses villageois sont têtus, m’ont-il-dit, mais à cause du gros rocher en forme de tête qui surplombe l’entrée du village. S’ils étaient tous comme Onnik, ils auraient pu appeler le village ‘Voske Sirt’ car Onnik a un cœur en or. Il venait me visiter régulièrement quand il savait que j’étais seul et me récitait la poésie de Parouyr Sevak. Il m’expliquait les nuances et les différentes versions du même poème publiées sous les soviétiques, parfois par la presse clandestine. Il aimait bien prendre un coup d’oghi et fumait beaucoup. Il arrêta de fumer complètement quand il nous a vu afficher notre interdiction de fumer. Il accourait chez nous chaque fois qu’il paraissait que nous aurions besoin d’aide ou de légumes de son jardin. Je lui ai à chaque fois glissé un petit billet; puis, quand il a compris que nous n’aimions pas trop être dérangés, il nous a toujours téléphoné avant de venir.


Chaque fois que nous avions des visiteurs, nous leur suggérions de prendre un repas ‘en famille’ chez Onnik, au lieu d’aller au restaurant. Ceci aide l’économie locale et permet au touriste un contact privilégié avec nos gens et leur hospitalité.



Dans la salle de famille où nous prenions nos repas, on voyait dans son cadre en bois, la photo de son frère aîné, mort en 1944, dans la “Hayrenakan Paterazm” (Guerre pour la Patrie), juste avant que son bataillon n’atteigne Berlin. Quand je suis retourné à Yeghegnadzor ce printemps, la photo à l’intérieur du cadre avait été remplacée par un autre jeune homme, le fils d’Onnik, celui qui travaillait à Leningrad et lui envoyait 100 $ par mois. Il avait été tué là-bas en janvier dans un accident de voiture. Onnik avait emprunté des sous pour aller l’enterrer, à Leningrad, oui, on l’appelle toujours du même nom ici.



La semaine passée Onnik m’appela tard le soir. Il voulait emprunter vite de l’argent pour sortir son second fils, Azat, de la morgue, pour l’enterrer. Ils ne l’avaient pas vu pour 2 jours. Ils l’avaient trouvé mort après avoir défoncé la porte de sa maison, où il vivait seul.


J’avais aperçu Azat quelquefois à la maison d’Onnik, je l’avais croisé dans la rue, et même trouvé couché sur le trottoir, ivre-mort (ce qui n’est pas commun du tout en Arménie). Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais eu de sympathie pour lui. Je pensais : Il y a tellement d’autres personnes qui nous supplient pour du boulot, pourquoi encourager un clochard? Je ne lui ai jamais proposé du travail et ne l’ai jamais invité chez nous. J’ai cependant eu pitié quand je l’ai vu boiter misérablement ce printemps. On m’a dit que son pied avait gelé en hivers et qu’on a dû lui amputer les orteils.


Je me disais : Quelle différence entre Onnik et lui? Comment peut-il être son fils?



J’ai su qui Azat était, à ses funérailles.


Il avait été un enfant prodige, un étudiant brillant, premier de sa promotion à l’Institut Polytechnique d’Erevan. Il s’est marié, construisit une belle maison et eu trois filles. Puis vint l’Indépendance, l’écroulement de l’Union Soviétique, la guerre du Karabagh et le chômage. Il partit pour Moscou où il fit n’importe quoi pour envoyer des sous à sa femme et enfants restés en Arménie. Il fût l’un de ces Arméniens qui furent sauvagement battus dans le métro de Moscou par des néo-fascistes au crâne rasé. Heureusement, il eu la vie sauve; mais rétrospectivement, Azat était peut-être déjà mort ce jour là. Quand il rentra en Arménie, sa femme avait pris un amant. Il prit la bouteille.



Oui, nous oublions la douleur, ce mal tenace de l’espoir!



Antoine S. Terjanian


J’y suis allé pour déplacer les montagnes


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